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Tag - anticapitalisme

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mercredi, juin 22 2011

La crise comme pacification par Peter Gelderloos

[Texte anarchiste nord-américain publié sur les sites "Guerilla News" et "Anarchistnews.org" le 25 juillet 2010 dans un recueil de textes de critique sociale radicale sur la thématique de la crise intitulé "Cascades : conversations in crisis" également publié sur le site "anarchist-studies.org" par Friendly Fire Collective. Il revient sur une expérience des luttes en Europe, principalement en Espagne et en Grèce, et en tire quelques leçons en comparaison avec la situation du mouvement anarchiste aux Etats-unis. Nous avions déjà traduit et publié "La non-violence est patriarcale", du même auteur.]


Tiré de "Cascades: Conversations en crise".

PGDe retour aux États-Unis après avoir vécu quatre ans à l'étranger, j'ai été surpris d'y découvrir une prolifération de campements sauvages, d'occupations de maisons vides, de squats, d'occupations d'universités, de jardins urbains sauvages, des rassemblements de solidarité avec les immigrés, et d'émeutes contre la police de la côte Est à la côte Ouest.

D'une part, il semble y avoir un certain niveau d'agitation à l'échelle national, un potentiel d'ébullition qu'on a plus vu dans ce pays depuis des décennies. D'autre part, le sentiment collectif d'être dans un moment révolutionnaire, la réalité émotionnelle de participer à une lutte forte et d'ordre mondial semble étrangement absent. Les gens ne semblent pas oser vouloir que leurs leurs espoirs s'accomplissent, quand précisément ce dont la lutte a besoin pour espérer voir ses espoirs s'accomplir, et de quoi qu'il s'agisse : c'est de faire preuve d'audace. Pour cause, la réalité de l'activisme façon ONG dans laquelle beaucoup de gens s'impliquent ici, et qui a dominé les mouvements sociaux dans ce pays depuis des années, n'est rien d'autre que démoralisante.

Beaucoup de gens ont déjà fait remarqué que «La crise, c'est la routine», ou que la crise est partie intégrante du fonctionnement normal, de flux et de reflux, du capitalisme. Une autre bonne façon de comprendre « la crise » est de la voir comme la pacification des mouvements sociaux. Le capitalisme nous exploite toujours, et le gouvernement cherche toujours à nous duper, tirer profit de nous et à accroître ses pouvoirs. Peut-être l'élément le plus tragique de la crise actuelle est de constater à quel point ils ont pu s'en tirer, précisément parce que nous avons été pacifié-e-s.

A Barcelone, où je vis actuellement, la pratique du squat de bâtiments abandonnés pour le logement et les centres sociaux a aboutit à un mouvement important, et possédant une forte capacité d'auto-OCCUPAdéfense. A proximité, en Grèce, une lutte anarchiste enracinée de longue date a permis de gagner du temps et du terrain qui a pu s'investir dans de nouvelles occupations urbaines des terres, dans les mouvements de travailleurs/euses, dans les luttes de solidarité aux immigré-e-s, dans une riposte à la brutalité policière, et bien plus encore.

En comparant la situation aux États-Unis avec celles dans ces deux pays, on peut tirer un certain nombre de leçons qui pourraient être utiles ici.


La démocratie n'est pas ton ami

CAPITALISMEn Espagne et en Grèce, la transition de la dictature fasciste ou militaire à la démocratie s'est opérée dans les années 1970, et les deux dictatures ont été mises en place avec la complicité active de la bourgeoisie à une époque où les mouvements révolutionnaires anarchistes et communistes allaient en grandissant. Parce qu'ils ont gardé cette mémoire vivante, plus de gens qu'ailleurs y sont conscients que la démocratie et la dictature ne sont que les deux faces d'une pièce, et que c'est une pièce de monnaie que la classe dominante saura encore faire tourner lorsqu'elle en aura besoin pour augmenter ses chances. Dans ces pays, il y a moins de confiance dans les gouvernements, donc l'illusion de la paix sociale et le piège de la participation, les deux outils que possède la démocratie et pas la dictature, sont moins efficaces. Les anarchistes dans ces deux pays ne se considèrent pas comme une partie de la gauche, parce qu'ils comprennent bien que la gauche n'y est rien de plus que la gauche du capital. Tout comme l'État a deux ailes, il dispose de deux stratégies de base de contre-insurrection : la répression - c'est à dire écraser violemment les luttes sociales, et la récupération - c'est à dire la corruption et le détournement des luttes sociales en alternatives citoyennistes qui se concentrent sur le rajeunissement du système plutôt que sur sa destruction-.

Utiliser « la démocratie » comme un bon terme, tenter de la comprendre autrement que comme le système esclavagiste qu'elle a toujours été depuis l'Athènes de la Grèce antique, nous empêche de comprendre le principal moyen par lequel les mouvements sociaux sont défaits de nos jours : en étant happées par la participation au système et la confiance aux autorités, qui sont à blâmer pour tous les problèmes que nous tentons de combattre.* [note en bas de page]

En Espagne et en Grèce, les anti-capitalistes comprennent que les ONGs sont tout autant des ennemis que la police. Les ONG obtiennent leurs financements de la Fondation Ford, du gouvernement, et même des entreprises d'Etat et du capitalisme en général, précisément parce qu'elles fournissent une belle soupape de sécurité bien pratique : en prévenant les tensions sociales et leur transformation en luttes sociales. Les ONGs transforment les révolutionnaires en carriéristes, l'implication politique radicale en engagement politique de bureau, les luttes en bureaucraties.

La gauche, à travers ses partis politiques, autant que par ses organisations non gouvernementales, est structurée de manière à contrôler et canaliser la résistance. Ceux et celles d'entre nous qui veulent DEMOCRATYvraiment un monde libre et égalitaire, dans laquelle tout le monde peut répondre à ses besoins et poursuivre ses désirs feraient mieux de comprendre notre relation avec le système démocratique comme un antagonisme.

Les gens dans les mouvements sociaux aux États-Unis ont besoin d'affirmer l'autonomie des luttes. Les partis politiques, les politiciens, et le financement d'entreprise ou d'État ne sont pas les bienvenus. Les projets qui doivent compter sur ce type de financements, qui leur permet de soulager leurs besoins à court terme, doivent avoir l'ouverture d'esprit et l'honnêteté de reconnaître qu'ils ont troqué leur autonomie, et que pendant qu'ils font leur important travail de charité et d'humanitaire, ils n'ont pas entrepris de luttes sur une base durable, à long terme, qui peuvent s'attaquer aux causes profondes des troubles sociaux qu'ils dénoncent.

l'Histoire se meurt sans notre amour

WEATHERLes luttes sociales en Espagne et en Grèce bénéficient aussi de plus de souvenirs qui leurs offrent des leçons d'histoire collective, d'élan, et de continuité pour survivre d'une génération à l'autre. Leur analyse plus approfondie de la démocratie ne serait pas possible si l'histoire des luttes passées avait disparue. La société américaine, d'autre part, souffre d'une amnésie prononcée, et ceci parce que les mouvements révolutionnaires dans ce pays ont choisi, par omission, de laisser l'histoire des luttes mourir dans un coin. L'histoire n'a pas d'existence objective. Elle se dessèche si elle n'est pas nourrie et alimentée, et sortie pour être remise en marche. L'histoire ne peut pas vivre sur les pages d'un livre, elle ne peut vivre que dans les rues.

Quel meilleur exemple de la puissance et de la vulnérabilité de l'histoire que celle du 1er Mai ? Une lutte menée il y a 114 ans dans ce pays a donné naissance à une force que les mouvements PG2anti-capitalistes du monde entier peuvent encore se ré-approprier aujourd'hui, et toujours dans ce pays, le 1er Mai avait presque disparu jusqu'à ce que des immigrants en lutte le ramènent à la vie en 2006 ( « May Day »). Perdre cette histoire signifie perdre la capacité à lutter contre le capitalisme armé de la connaissance du fait que la paix démocratique n'a jamais existé, que nous avons toujours lutté et contre-attaqué. La profondeur historique correspond à la profondeur politique. Sans elle, tout ce que nous pouvons faire, c'est prier pour nos déchets et nous opposer aux outrages sociaux les plus récents tout en laissant le système intacte. Cette stratégie témoigne d'une grande faiblesse du mouvement anti-mondialisation. Cette politique commune à la gauche, qui manque de profondeur historique, ne peut contester le néolibéralisme, tout en restant muette sur les structures profondes et mondiales qui ont produit le néolibéralisme, et pour laquelle le néolibéralisme n'a été rien d'autre qu'une stratégie alternative.

L'histoire de la lutte est généralement l'histoire de nos défaites, mais ces défaites nous sont chères, parce qu'elles nous rappellent que nous sommes courageux/euses, que nous sommes capables de riposter, et elles nous enseignent comment faire mieux la prochaine fois. Il y a tout juste quelques décennies encore, les États-Unis étaient le théâtre de puissantes luttes sociales qui sont toujours une source d'inspiration pour les radicaux et anti-capitalistes du monde entier. Les Black Panthers, par exemple, non seulement pour les Afro-Américains, mais pour le reste du monde.

A Barcelone, les squatters anarchistes parlent encore de l'expulsion du centre social « Cine Princesa », 14 ans après les faits. La résistance a échoué, le bâtiment a été expulsé, mais les gens se sont inspirés eux-mêmes en luttant de toutes leurs forces. Ils ont fait réfléchir à deux fois l'Etat avant la prochaine expulsion, et ils tiennent à la mémoire de cette bataille, parce qu'elle peut inspirer les générations futures.

BLACKPANTHERSDans l'ensemble, nous avons permis que ces histoires nous soient volées dans ce pays. Beaucoup de gens deviennent politiquement actifs aujourd'hui et apprennent davantage sur les luttes du passé à travers les livres et les documentaires que dans les veillées commémoratives, les manifestations plans-plans et les défilés, les affiches, et les célébrations de jours fériés. Les luttes révolutionnaires des années 60 et 70 ont été anéanties par une efficace répression gouvernementale, une grande partie des mouvements se sont vendus ou retirés à des fins pacifiques, pour participer à la politique municipale ou trouver un endroit peinard, une planque au sein du système, et pour une autre partie l'adoption de formes de plus en plus autoritaires d'organisation, ce qui -on pouvait s'y attendre- a conduit à la constitution de factions, à des jeux de pouvoir, et à des luttes intestines. Malheureusement, les gens en sont aujourd'hui plus à réinventer la roue plutôt que de s'investir de manière honnête après la profondeur de ces défaites.

Les fantômes des luttes passées peuvent nous donner de la force, mais seulement si nous continuons à leur parler, à apprendre d'eux, pour les ramener dans les rues.

Aux États-Unis, nous devrions commencer par commémorer par exemple l'anniversaire des émeutes importantes, les meurtres commis par la police, les occupations de terres, et d'autres événements des luttes en organisant des manifestations et des festivals, en recréant cette histoire aux yeux de tout le monde, et en nous rappelant que nous avons toujours été mis en difficulté. Nous devrions publiquement faire mémoire de l'esclavage, de la ségrégation et du génocide contre les peuples autochtones. Non pas afficher avec arrogance le chemin que nous avons parcouru, comme le fait la gauche, mais montrer combien le système actuel a édifié sa puissance, et combien de fois il a changé de
masques.

« L'opinion publique » n'existe pas.

Une autre force des anarchistes en Espagne et en Grèce, c'est qu'en général, ils ne parlent pas aux médias. Ils comprennent que les médias ne sont pas des alliés, mais une partie du système de contrôle BOBBYdémocratique. Le problème n'est pas seulement «les grands médias», lorsque par exemple c'est la même société qui fabrique des bombes et qui produit également l'information du journal de 20H : qui explique comment et pourquoi les bombes ont été utilisées, et fait des reportages glorifiant les personnes qui ont utilisés ces bombes (l'armée). Même si cela ne fait qu'intensifier le problème, tout ça va beaucoup plus loin : jusqu'aux fondements mêmes d'une société dans laquelle les informations sont créées par des producteurs spécialisés, et distribuées dans des espaces spécifiques par le biais de flux qui sont réglementés et non-réciproques. En d'autres termes, la structure des médias crée des producteurs et des consommateurs de faits et de culture. Dans une société vraiment libre : tout le monde participerait à créer l'information et la construction de la culture, et les partageraient réciproquement.

Dans certains cas spécifiques, la couverture médiatique peut être influencée pour faire une différence concrète, mais les médias ne communiquent jamais les idées que nous avons besoin de communiquer afin de parvenir à un changement social radical. Au lieu de cela, les anarchistes en Grèce et en Espagne mettent l'accent sur la contre-information, sur la communication directe avec la société au moyen d'affiches, de tracts, de graffitis, de manifestations, des marches de protestation, de conversations en face à face afin de contrer les mensonges propagés par les médias.

Aux États-Unis, les médias ont des mouvements sociaux dont ils peuvent tirer les ficelles, et la plupart des militant-e-s se mettent dans cette position volontairement. Les radicaux américains sont si sensibles à « l'opinion publique », qu'ils et elles semblent ne pas saisir quel genre d'institution sont la presse et les médias. La chose la plus importante à comprendre est que « l'opinion publique » n'existe pas. C'est un produit imaginaire d'une démocratie spectaculaire, régie par les médias. L'opinion publique est créé par des flux à sens unique d'informations (par exemple la télévision et les journaux, ou la publicité) et le cadrage permanent du débat. On pourrait facilement obtenir par ce biais une société de contrôle, même si les gens étaient autorisés à voter sur toutes les décisions (par exemple sous la forme d'une «démocratie directe»), aussi longtemps que l'on pourrait cadrer quelles questions ont été posées et comment on les poses. « L'opinion publique » ne sera jamais pour l'abolition des prisons, car d'une part, cette question n'est jamais posée (à la place, le ou la journaliste demande: «pensez-vous que la police fait bien son travail? »), et d'autre part, le public est constamment bombardé d'histoires sur la hausse de la criminalité, l'insécurité, etc. Les causes profondes du crime, ou même de ce que tel ou tel crime signifie comme construction sociale, et qui arrive à le définir : tout ceci ne rentre jamais dans le débat public.

Etre sensible à l'opinion publique en ce qui concerne les tactiques que nous utilisons dans nos luttes, c'est un peu comme demander au FBI ce qu'il pense de nos projets politiques et de nos stratégies.

Les révolutionnaires aux Etats-Unis doivent reconnaître qu'en fait, changer radicalement notre société toute entière est une perspective effrayante, et que cela nécessite de faire considérablement tanguer la barque. Être « pragmatique » et jouer le jeu des relations publiques comporte des avantages à court terme tout en rendant les changements à long terme impossibles. Pour le moment, nous prenons le risque d'être impopulaires, jusqu'à ce que par la répétition, le travail acharné, l'audace et l'engagement constant des les conflits sociaux, nous faisions que les idées radicales apparaissent normales et sensées, et que les tactiques les plus radicales deviennent plus attractives que les autres.

Avant la popularité, vient l'action

GREEKLe public n'est pas la société, mais il est plus accessible. Dans le capitalisme, la société est en grande partie invisible, alors que le public est très visible, même si la première est réelle et que ce dernier est imaginaire. Il est absolument vital de communiquer avec la société, mais personne ne sait réellement ce que la société pense, et moins encore la société elle-même.

Ce que nous savons est que la société est pleine de gens qui applaudissent en silence à chaque fois que quelqu'un tire sur la police pour se défendre, chaque fois que des gens qui s'emparent d'un bulldozer et le détournent pour démolir un hôtel de ville, chaque fois que des gens sont si dégoûtés par l'aseptisation et le contrôle des façades de l'espace urbain qu'ils ou elles les recouvrent de graffitis : des applaudissements de gens qui se pensent seuls dans leur haine du système. Les signes de résistance sont partout.

Nous avons besoin d'avoir confiance en nos propres analyses, et d'agir contre le système même en l'absence d'un mandat populaire. Le capitalisme est basé sur la dissonance cognitive [ndt : processus psychologique qui consiste à accepter son insatisfaction en se trouvant des raisons], etsur l'apprentissage de l'auto-trahison : et pour l'attaquer, les gens doivent attaquer leurs propres chaînes, leurs propres modes de vie. En Grèce, pendant des années, seuls les anarchistes eurent recours aux pratiques « impopulaires et non-pragmatiques » telles que tenir des assemblées ouvertes, organiser des occupations à durée indéterminée, casser des banques, et attaquer des postes de police. Mais dans le soulèvement social de grande envergure qui eu lieu en Décembre 2008 et depuis lors, des centaines de milliers de personnes ont eu recours à ces pratiques, y compris les personnes qui les critiquaient.

La plupart des gens ne soutiendront jamais une lutte à grande échelle à moins que celle-ci existe déjà sous une forme moins développée, parce que seule une lutte qui a déjà commencé à créer de l'énergie ANARCHIKOUSpeut pousser les gens sur la voie difficile de la riposte contre les structures de dominations qui les exploitent. En attendant, les luttes ne peuvent être initiées que par ceux et celles qui osent agir. Les attaques directes contre le capitalisme, l'Etat, les structures de la suprématie blanche et le patriarcat peuvent gagner en sympathie. Cette sympathie ne pourra jamais se mesurer dans les médias ou dans les conversations de militant-e-s professionnels, mais il sera audible dans les rues, sur les murs, dans les transports en commun, dans les universités. Au début, c'est nécessairement une position minoritaire, car dans un premier temps : seul-e-s ceux et celles dont le rejet de l'ordre actuel est le plus viscérale et sans concessions se joignent aux luttes, mais comme ces luttes deviennent moins apologétiques et s'affirment comme une force réelle dans tous les mouvements sociaux et au travers de toutes les lignes de faille des conflits sociaux, de plus en plus de gens sont amenés à reconnaître qu'en fin de compte, il est logique de se battre contre un système qui constitue une exploitation, une humiliation, et une guerre contre chacun-e d'entre-nous.

* [Note] Prenez le mouvement anti-guerre aux Etats-unis. Il n'a pas été vaincu par la répression : il s'est suicidé à petit feu. En étant pacifiques, en étant citoyenniste, en se faisant avec le crédit de l'autorité et donc en plaçant sa confiance en celle-ci, en participant aux élections : il a perdu sa capacité à inspirer et à créer de la puissance.


                                                                                                                                                                                                                                                                   Peter Gelderloos

source : le cri du dodo

vendredi, juin 17 2011

Quand la crise fait tomber les masques du ballet politicien

capitalisme.jpg

parler d’élections pour des antagonistes relève du paradoxe. En général, on s’amuse bien à observer les slogans vides des politiciens, à voir les journalistes qui décortiquent le vote, à entendre les bons citoyens se dire "préoccupés" ou "heureux" des résultats électoraux.

Donc pourquoi s’interroger sur le vote aujourd’hui ?

Depuis quelques mois, les politologues, analystes, journalistes et opinionistes de partout sont désorientés. Comment analyser ce sacré bordel qu’est devenue la scène politique européenne ?
Comme des souris dans une cage, ils essayent de faire tourner la vieille roue des analyses savantes qui avait l’air de si bien marcher jusqu’à aujourd’hui. "Un vent de droite souffle sur le vieux continent," disaient-ils pendant un moment. "La vague de la gauche investit l’Europe" affirmaient-ils quelques mois après, sans solution de continuité. Un genre d’analyse facile et simpliste qui permettait de nier toute matérialité à l’avancement de l’histoire et rassurer les masses démocratisées sur leur prise dans la vie publique.
Cette rhétorique a eu son point culminant lors de la manipulation qui a accompagné le plus grand coup de marketing de l’histoire parlementaire des derniers 20 ans : l’élection de Barack "Change we can believe in" Obama.

Mais le rêve se brise.

On se hâte dans les rédactions. Fébrilement on recherche les bons mots, le dessin commun. On s’acharne désespérément sans résultat. Personne ne veut voir la cruelle vérité : qui gouverne, tombe.

Depuis quelques mois, depuis que les effets de la crise financière commencent à se faire sentir sur l’économie réelle, les gouvernements tombent. Peu importe que ça soit la droite ou la gauche au gouvernement : ils tombent. L’Espagne bascule de la gauche vers la droite. L’Italie de la droite à la gauche. Le Portugal de la gauche à la droite. La gauche garde sa place en Grèce pour une poignée de votes dans des élections dont le seul résultat net est la forte abstention
Qui est au gouvernement aujourd’hui prendra inévitablement les mêmes décisions. Et il ne s’agit pas ici de ressortir la vieille rhétorique de "tous les partis sont l’expression de la classe bourgeoise" ou "la gauche ne sert à rien d’autre que de garder la paix sociale".

Très schématiquement, en fin 2008, pour empêcher l’effondrement du système financier, les gouvernements ont fait des énormes injections de crédit. Et ça n’a pas été que dans une logique de sauvetage votez_toujours1-209x300.jpgdes "too big to fail" ("trop grand pour échouer" : une organisation quelconque dont le poids systémique est trop grand pour que le système puisse en supporter la perte). Même les banques de moyenne taille ont dû être sauvées car le système financier se trouve tellement interconnecté qu’il était impossible de prévoir les conséquences de la faillite d’un institut sur le système tout entier.
Loin d’être résolue, la crise a donc été déplacée des banques aux Etats, qui ont vu exploser leur dette en raison des aides octroyées. Etant donné que les marchés financiers se foutent des ridicules frontières nationales, les politiciens de tous bords ont été poussés à appliquer ces mesures, puisque la seule alternative était une catastrophe économique sans precedent.
Que faire face à cette dette grandissante ? Comme un ménage, les Etats doivent faire des économies. Et l’austérité est la seule solution. Finis les acquis sociaux, finies les retraites, finie l’aide chômage, finie l’éducation accessible.

Ces décisions n’ont rien de politique. Ce sont des questions qui dépassent largement les politiciens. Et cela vaut pour tous les pays car tous les pays doivent démontrer qu’ils sont des bon élèves vis-à-vis des vrais décideurs mondiaux : les agences de rating.

Les agences de rating, comme des maîtresses qui regardent de leur banc les petits élèves, donnent des notes à la dette. Elles évaluent si le remboursement est crédible ou pas sur une échelle qui va de AAA à D.
En passant, c’est la manipulation éhontée des ces notes qui a contribué - voire causé - le déclenchement de la crise subprime de 2008.

Le 94% du riche marché des agences de notation financière est occupé par " The Big Three" : Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch Ratings. Évidemment ces entreprises ne sont qu’un rouage parmi d’autres dans la folie du capitalisme financier transnational. Mais leur poids est grandissant et sans freins. Comme pour tout système de pouvoir : qui contrôle les contrôleurs ? La capacité de ces agences privées à piloter les spéculations financières met les gouvernements à la botte de l’élite capitaliste.
Silvio Berlusconi, dans un propos passé totalement inaperçu dans la presse, déclare au sujet d’une possible crise du gouvernement causée par le mécontentement populaire : "les agences de rating nous ont donné une triple A, mais elles ont dit que cela était soumis à une condition : le maintien de la stabilité du gouvernement".

Indépendamment du fait que Berlusconi a bien intérêt à rester à sa place, le fait que l’opinion d’entreprises privées puisse constituer un argument pour ou contre une decision strictement politique est révélateur du fait que personne ne se gêne plus à avouer la soumission complète de la mascarade parlementariste aux envies des élites financières.

S’il y a une mauvais note, comme ça a été le cas notamment pour le Portugal, l’Irlande et la Grèce, il faut rattraper le retard accumulé sur les autres camarades de classe et démontrer d’avoir bonne volonté pour rassurer les agences de rating et donc les marchés (sic !). Quoi de mieux pour faire cela que des privatisations massives et des coupes dans le social et l’éducation ?

Donc tout gouvernement est appelé à des décisions anti-sociales. Et si la manipulation médiatique et la paix sociale n’ont pas déjà atteint leur paroxysme (comme en Suisse lors de la révision de la LACI) les gouvernements tombent.

Au moins jusqu’à quand il sera évident que la politique n’a plus rien de politique.

Et c’est seulement à ce moment là que la merde et le pet pourront sortir, et finalement soulageront le ventre...

huhu-2.jpg

source : le réveil