Voilà. Vendredi dernier, j'ai fait ma dernière activité en prison. L'examen du DAEU commence le 14 juin, on est loin d'avoir suffisamment travaillé pour plein de raisons - pas de cours pendant les vacances et mes propres examens, la difficulté pour A. de se concentrer suffisamment longtemps, et de réviser pendant la semaine. En cause : son emploi du temps très chargé, et malheureusement ses problèmes personnels.
Je reviendrai juste sur une intervention en particulier : ce jour-là, il y avait A., comme d'habitude, mais aussi une amie à elle, I., qui était simplement curieuse des activités Genepi et a décidé de rester avec nous. Il fallait d'abord, comme d'habitude, attendre l'arrivée du prof pour qu'il nous ouvre la salle. Je voulais attendre devant avec d'autres détenues, qui attendaient quant à elles l'ouverture de la bibliothèque.. A. a refusé, et m'a entraînée plus loin : "C'est mort, moi j'attends pas avec des filles-là. Y en a qui ont commis des infanticides, moi ça me révolte. Je m'énerve facilement et ça finit en baston, je me suis déjà pris du mitard pour ça... On me dit de pas juger les gens, mais je peux pas m'en empêcher : ils m'ont mise en taule, d'accord, mais mes idées elles sont pas en prison. Je supporte pas qu'on fasse du mal à un enfant, c'est normal." Impossible de la raisonner...
Pendant le cours, I. a beaucoup de difficultés à lire. Elle n'a presque pas ouvert un livre depuis qu'elle a quitté l'école alors qu'elle était tombée enceinte, en première; elle n'avait pas imaginé que la lecture serait aussi pénible pour elle, et cela la motive à s'y remettre après toutes ces années. A. la soutient beaucoup, je trouve leur amitié touchante.
Puis elles me parlent de leurs révoltes : "La semaine dernière, y a une meuf qui a fait une tentative d'évasion. Elle avait un jour de permission avec une bonne soeur, un moment la soeur est allée aux toilettes et elle en a profité pour se barrer. Au final, on l'a retrouvée, et tu sais ce qu'elle s'est pris ? Dix jours de confinement, dans sa propre cellule, avec sa télé et tout. Nous, pour que dalle, on se prend du mitard, c'est n'importe quoi."
Puis elles enchaînent sur l'inégalité des peines qu'elles ressentent comme une injustice. Elles m'expliquent que, toutes les deux trafiquantes et récidivistes, elles ont écopé de cinq ans de prison, et qu'elles peuvent espérer au mieux deux mois de remise de peine. En revanche, elles côtoient des détenues qui ont commis un meurtre, qui ont pris quatorze ans, et qui en font quatre avec les remises de peine. "C'est dégueulasse ! Ici, on traite mieux les criminelles que les trafiquantes. Mais nous, on n'a pas tué. On nous dit que vendre de la drogue, c'est détruire des vies de manière indirecte. Mais non, c'est pas pareil : nous, on a commis des délits, c'est tout."
Ce qui m'a impressionnée cette année, c'est la hiérarchie que les détenues établissent entre elles, et qu'elles clament haut et fort. Elle soulignent toujours qu'elles sont moins horribles que d'autres, qu'elles ont plus de morale, et, il faut le reconnaître, elles sont souvent sans pitié avec celles qui ont commis des crimes...
Maintenant, A. va passer son DAEU, et normalement commencer une formation en liberté conditionnelle au Mans, tout près de l'école de son fils de 6 ans. On va garder contact, même si c'est interdit... Je ne peux pas envisager de couper tout lien avec elle, pas avec ce qu'on a partagé depuis plusieurs mois.
Voilà, maintenant c'est fini. L'an prochain je pars à Boston, et à mon retour je reviendrai au Genepi, parce que c'est une expérience incroyable. Je suis contre les prisons, mais beaucoup de détenus ont besoin que des gens viennent les voir de l'extérieur, encore plus si ce sont des bénévoles; ils savent qu'on n'attend rien en retour, qu'on est juste là pour eux. Etudiants, je vous encourage vivement à entrer au Genepi si vous en avez la motivation... Et non-étudiants, renseignez-vous sur les rares associations qui existent ! Apporte-leur votre soutien, partagez vos connaissances avec eux, ce sont avant tout des moments émouvants et précieux.

